Poésies





Propagande

Un beau matin, après les élections, bien des choses ont changé…
D’abord, ils ont décrété que la couleur brune serait la seule couleur autorisée,
Au nom de la corporation des coiffeurs, puis ils ont enfermé les Coiffeurs !

Ensuite, ils ont décidé de suspendre l’instruction
Au nom de l’être hypercultivé, puis ils ont bâillonné la Culture.

Depuis, ils ont instauré la pensée unique
Au nom du libéralisme, puis ils ont détruit la Liberté.

Ils ont aussi décrété illégale la fraternité entre les peuples
Au nom de la primauté patriote, puis ils ont écrasé les Citoyens de la Nation.

Après, ils ont liquidé les journalistes
Au nom du juste, puis ils ont supprimé la Justice.

Enfin, ils ont supprimé les écologistes
Au nom du progrès, et ils ont effacé la Science.

Aujourd’hui, ils assassinent les musulmans
Au nom de la terreur et je me dis qu’ils ont instauré le Terrorisme.

Et pour demain, j’ai peur de cette démocrature progressivement, s’installe !

Jan PINCEMAILLE La Boisière Décembre 2016


Inspiré du poème « Le programme en quelques siècles » d’Armand ROBIN






Contemplation, d’après la photographie de Melody SEIWERT










L’enroulée fragile des ocres exalte l’ambre de son pétale,
Où du miel coule comme de la sève en ces capillarités.
Sa tête est enrubannée d’un voile qui compose sa structure.
Elle a l’élégance d’une reine, si délicate sous sa traîne.
Transfiguration translucide !

Psyché de safran, toi la belle au Naturel, Femme mûre.
Embrasser tendrement ton encolure jusqu’à l’élévation…
Corolle de crépon froissée, organique et sensuelle…
Dès lors, je me love volontiers en tes anfractuosités.
Ô alvéolaire cavité !

Florale-graphie, toi qui laves la laideur du monde
Tu calmes la clameur du monde, et invites à la méditation.
Tu embaumes le monde de ta lumière, humble trésor !
Et jour après jour, à chaque fois, tu es l’instant, le présent !
Une lueur d’étoile.






Photo d'Anne Cadour (2013)
La grand-mère et le Hipster


Une grand-mère bleue, marchant vers la lumière, suspend sa marche,
Le nez en avant, elle traverse le temps, comme née en avance sur son temps.
Anachroniques lunettes noires sur cheveux blanc, vieillissante contremarche
Où les fleurs bleuies de sa robe ménopausée cadencent ce magnifique contretemps.


Dans la rue de la ville, urbaine et désabusée, elle court, lentement pressée
Sur l’asphalte, là, en contre-bas du trottoir aux sombres bordures de granite.
Ses plates ballerines mordent le disque laiteux d’un pictogramme de cycliste.
L’imaginaire en berne, elle se remémore sa liste de courses, maintes fois répétée.




Or sur le grand mur décrépi, deux graffitis voguent à contre-courant et en apesanteur.
Décorum futuriste. Un facteur à la Moebius qui transporte son courrier, un bateau en papier
Sans doute celui d’une petite fille, largué dans un caniveau d’après-guerre. L’oublieur !
Le souvenir d’un mari noyé. Songe à contre cœur du naufrage de son soldat nu et désarmé.


Au pied du mur, trois trous noirs, comme une échappatoire en contre-point,
Et toujours, la mort qui attendant dans son coin, avec son sac noir en contrepoids.
L’ultime marche ! Et la grand-mère ira, c’est sûr, après ses courses au cimetière.
Ses fleurs bleues déposées tout contre lui, son militaire de mari, noyé et mort à la guerre.



















Jan PINCEMAILLE Ohlungen septembre 2015


L’ange des houblonnières

Un matelas moelleux pour s’envoler vers les cieux,
Et me voilà renversé de torpeur, sous des songes voyageurs.
De noirs poteaux semblent plantés là, dans les nuages-coteaux.
Asiatiques rizières, en ces larges rivières alsatiques.

Un chemin de lumière me guide, céleste, vers la Lumière,
Et je me soulève de terre, dans cette paix sans trêve,
Comme l’ange apatride, immortel, libre et sans bride,
Je flotte à jamais dans ce stupre : floconneuse voilure.

Prenant de l’ampleur, tel un géant souverain, un empereur
Je déploie mes ailes immenses, en ce monde surréel.
Je souhaite à tous de voler ainsi au-delà des défaites,

Et des contingences, et à ce monde nouveau : faire allégeance.

Jan PINCEMAILLE Ohlungen septembre 2015
















  

Le craquemur

Tout gonflé d’hélium, il décolle, se libère,
Il erre en apesanteur, survolant la ville.
Le gros bonhomme étêté, s’entête,
Sa mélancolie est son arme, sa flottille.
Enigmatique et débonnaire, il a l’air si léger
Engourdi dans ses célestes écailles
Sous son costume de papier tout déchiré
Il s’abandonne pensif, sans livrer bataille.
Les chroniques Martiennes s’éclatent,
Toutes écarlates, sur l’usure du temps.
La poésie murale, science d’acrobate,
Est une fiction passée à contretemps.

La boursouflure aérienne du temps.


Jan PINCEMAILLE février 2015








Aux couleurs du temps













D’abord, l’orangé. Il s’étale, pareil à la déchirure céleste d’un beau coucher de soleil.
Il dure, narcissique et brûlant, comme les stigmates de cette embrasement d’antan.
Et les traces laissées sur la toile de la carlingue calcinée semblent en veille,
Traces figées, emmurées, emprisonnées dans la violence de ce temps présent.

Puis, on distingue les rayures de projectiles, l’empreintes des coups,  ses impacts,
Comme si le temps avait griffé, de son ongle large et acéré,  l’acier inoxydable,
Comme si au fil des années sa peinture protectrice, sa peau alors si compacte,
S’était soudain soulevée, boursouflée, l’écorchée vive sous ces tortures inacceptables.

Maintenant  les entailles de l’épiderme forment des failles, de véritables plaies ouvertes.
Et la rouille, telle une vilaine mycose, rongerait le fer comme si c’était du bois tendre.
Pourtant, au-delà de cette décomposition morbide, peuvent naître d’autres découvertes
L’esthétisme pur d’un tableau surréaliste, et si facile à interpréter et à comprendre.

Un imaginaire, où chacun y voit en définitive ce qui lui plaît.

Jan PINCEMAILLE La Boisière Mars 2015










Ondulance
















Quelques gouttes de rosée sur de la tôle ondulée et tout s’illumine.
Quelques touches de lumière sur la matière et toute l’œuvre s’éclaire.
C’est le microcosme des neurotransmetteurs, aux arborescences d’albumine,
Et c’est l’incendie cellulaire des nano-particules encore embryonnaires.

ô ondes évanescentes, toi qui fais lumière sur l’opacité de la matière,
Toi qui scintilles grâce à ta haute vibrance, l’ultime imagerie.
Toi, résonance magnétique, spectre de l’énergie, noble et altière.
ô, toi contraste des contrastes, synapse d’orfèvrerie.

Des bulles donnent naissance à des craquelures, des fêlures.
Dans cet univers aquatique, un poisson écarlate s’avance.
Il glisse et ondule sur la tôle illuminée de boursouflures.
Et le zinc calciné est maintenant saturé de couleurs. Connivence.

Le ferrugineux et le nautique, l’entre-deux mondes artificiel.

Jan PINCEMAILLE La Boisière mars 2015









            L’éphémère d’acier


Vois-tu l’aile du temps se déployer flamboyante ?
Vois-tu l’oiseau de feu voler aux confins des temps ?
Tactile vision, que tu touches du bout des yeux !
Fragile sensation que tu effleures en un voile soyeux !

Abstraction ou plutôt ouverture de l’horizon,
Aux moindres aspirations de tes sensations.
Te sens-tu inviter à toucher la fine poudre
De cette aile de papillon qui déjà se dissout ?

L’éclatante clarté est maculée de tant de taches colorées
Lorsque la vivante rouille cannibale  mange sa poutre d’acier.
Planche d’acide, comme un lavis coloré à l’extrême
Comme l’onction de la gouache qui ne ferait plus carême.

L’acier de la vie est fragile, comme un éphémère.


Jan PINCEMAILLE La Boisière mars 2015






                                                                     

La lune ferrugineuse

















Céleste lune, sur lequel de tes océans vogues- tu ?
Le brasier des terres du dessous s’est éteint,
Et toi tu continues de  rayonner, tel un flambeau ininterrompu.
Inlassable, ton éclat surpuissant se diffuse dans le lointain.

Céleste lune, inconsciente matière, vers où voles-tu ?
Le relief de ton corps semble peint de blanches montagnes,
Neiges artificielles, sucrées de guimauves roses ou écrues.
Et les nuages volatiles et crémeux, battent ma campagne.
 
Céleste lune, satellite poétique, pour qui brilles-tu ?
Illusions, où mes rêves semblent être en orbite,
Profondeur de l’onirisme, ô ma belle voyeuse nue,
Je t’attends, je t’aperçois, viens vers moi, mon émérite.

Ma chandelle est morte, ravive-là, aux braises de tes lèvres.

 Jan PINCEMAILLE La Boisière mars 2015









                                          











Sur le toit du monde

Sur le toit du monde, la céleste matrice est cuivrée d’or et d’ambre,
Et telle une embouchure métallique, elle s’ouvre sur l’azur océanique.
Son épiderme dardé d’ocre est un halo lumineux, sous son triangle.
Nudité duveteuse et charnelle, en sa mystérieuse matière organique.

Sa peau safranée apparaît soyeuse,  comme piquetée d’ivoire,
Corrosion quasi crémeuse, toute tachetée de coulures fauves,
Cuirs tannés à la fournaise de l’été. Le baiser du temps, son brûlant désespoir,
Où la courbure, touchant son ultime point, forme son isocèle tangente. Apothéose.

Au loin, les rumeurs salines, les parfums rares des profondeurs
Qui se consument, comme l’iode de la sueur qui s’évapore.
La mer, odorante, voluptueuse et calme, pourrait enfin s’épanouir et  éclore.
Alors, ses nuances de jade succomberaient aux aplats d’émeraudes.


Un estuaire flottant sur l’océan, où la rouille se révèle féminine.


Jan PINCEMAILLE La Boisière février 2015.



  Le littoral








Aquarelle de Jean-Michel Bregeras                 


                                               

 Le vent marin balaye les embruns vers la terre.
Soudain, le ciel tout puissant s’éclaire,
Laissant le gris-noir des nuages se taire,
Comme disparaît en moi la violente colère.

Au loin, sur la mer, brille le scintillement digne
De l’éclat ondulant des courants longilignes.
Ce serpent de mer m’adresse de tristes signes.
Et notre amour, mon amour n’est plus que ruine.

Nous nous aimions tant et maintenant tu n’es plus !
Et je dois me résoudre à cette idée défendue.
Et le vent me souffle ton haleine toute dissolue,
Tes cheveux longs fouettant mon visage cerné et abattu.

Seul, le long des plages côtières, je marche en survivance
Sur l’odeur âcre des algues mortes. Ô varech, suaves condoléances.
Et les rocs noirs se consument au ras de ton absence
Et le sol nostalgique se brise en flaques de complaisance.

Depuis, je t’aime autrement, je t’aime au ciel, je t’aime au vent !
Aujourd’hui, ta présence maritime me laisse ton goût si intime.
Je t’aime pour l’essentiel, je t’aime dans la présence de ton absence.
Je t’aime pour ce que nous fûmes de l’écume de nos jours.

Maintenant et pour toujours ce ciel contrasté d’amour sera lumineux !

Jan Pincemaille La Boisière Décembre 2013








                                                                 Aquarelle de Jean-Michel Bregeras

       Le Lit Moulin

En cette matinée, tout inondés de lumière
Nous sommes allés nous promener vers la rivière.
Heureux, à batifoler comme deux papillons
Etourdis par tant de fleurs d’or en bouton.

À midi, au mitan de cet été bouillonnant
Nous nous sommes allongés dans les près.
A l’ombre tiède du frêne tout frissonnant
J’ai goûté le moelleux de tes seins douillets.

Amants à vie. L’irrésistible été nous aimantait
Comme le lierre enlacé fièrement à son arbre.
Soudain, nos plaintes se répandirent dans la futaie.
De la sueur perlaient sur nos peaux veinées de marbre.


Assoupi contre ton flanc, je savourais le délicieux endroit
L’air est humide et chaud à la fois, je m’y attardais
Sentant l’herbe verte et l’humus des sous-bois
Et la mousse qui s’accroche, là, au tronc verdelet.

Vivants ! Nous nous sentions vivants.
Plus haut dans les courants, une alouette virevoltait,
Sur nos jambes nues grimpaient des fourmis en nuées.
Les champs roulèrent sous la houle du vent.

Renversé de torpeur, écrasé de chaleur
J’entendis le tournis du vent qui soufflait dans le blé.
Puis, je vis la colline boisée glisser et dévaler
Se déversant en flots vers la rivière, son fleuve.

L’aveuglante lumière me donne le vertige
Le ciel est blanc, presque écru, il est crémeux.
Juste capter l’air du temps qui voltige.
Et juste voir ton sourire doré si merveilleux.

Jan Pincemaille La Boisière Décembre 2013








Dessin de Sophie-Dorothée Kleiner (Plasticienne)


Elle est toute tordue, toute biscornue avec comme couvre-chef en forme de chapeau de sorcière, des avancées de toits en arlequin, tout chavirant d’extravagance. Elle possède un charme qui flirte avec le temps, avec le vent qui, comme la houle, la déforme, monstre de chewing-gum. Elle est plantée là loin du centre-ville, mystérieuse, loin du tumulte et du brouhaha touristique. Son architecture débridée lui donne une allure de veille dame à la démarche syncopée. Elle est un peu effrayante. Sa réalité mouvante la rend émouvante et vivante.


Ses fenêtres sont des yeux faunes, grands ouverts, à l’affût de l’animalité de l’homme qui passe derrière les grilles de sa rue. Celui qui sait-en bon passant non pressé- la contempler, comme le fait le visiteur du dimanche, -à l’égard des bêtes prisonnières au zoo de Bâle- avec compassion et tristesse inavouée.


Ses poutres de bois arrondies, mêlées au rouge de ses briques, lui donnent un caractère à la fois austère et digne, un style so british. Pour un peu, on se croirait à Deauville, dans une rue terne au-dessus de la falaise. Comme la tristesse surannée d’une bourgeoisie industrielle sur le déclin, l’éclat terni d’une époque révolue qui résiste fièrement aux embruns du temps et sa modernité.


Si vous franchissez ses grilles, elle se penche alors sur vous, inclinant sa tête tuilée d’écailles, et de chaque côté, elle enserre son corps de boa pour vous prendre, noueuse contre son flanc. Et sans trop de pudeur, le long de ses jambes, se profile en fin de couloir, la fente de sa porte noire.  Une entrée somptueuse, au-dessus de laquelle traîne en dentelle de fer forgé une marquise démodée. Sa porte arrondie assise au sommet d’une petite pyramide de marches ressemble à une bouche gracieuse qui vous invite à la gourmandise d’un baiser d’amoureux. Lèvres verticales sur gonds bien huilés, silencieuses, quelle langue parlez-vous ?


S’enfiler à l’intérieur, s’engouffrer dans ce goulet odorant et déjà si intime. Au-dedans, il fait douillettement chaud comme à la belle époque. Une odeur de vieillot, des senteurs de cire d’abeille qui butinent tout odorantes. Le hall est haut, il donne sur une verrière filtrant la blancheur blafarde d’un soleil dissous au cœur de l’hiver. Imperceptiblement, un nuage passe, absorbé par le buvard du ciel d’albâtre. La pièce est grande, cerclée d’escaliers, de coursives et de portes vitrées d’où s’échappent quelques notes de musique. Un univers labyrinthique, une légère cacophonie de charleston. La froidure du carrelage De Dietrich jaunâtre contraste avec l’étouffante boiserie murale, d’où sort, comme un bas relief en clair-obscur, une marqueterie immense qui vous plonge soudainement dans les années folles.


Nostalgie sépia de l’encre passée d’un dessin  noir et blanc à l’encre voilée.


A Sophie-Dorothée Kleiner (Plasticienne)
  


Jan Pincemaille La Boisière  Février 2012





                                                                          Dessin de Sophie-Dorothée Kleiner (Plasticienne)


                                             L’univers à fleur


Les cosmos de mon jardin voguent majestueusement.
Elles m’apparaissent légères dans l’éphémère sur la brise matinale, comme des étoiles mauves suspendues à leur tige de vert.
Elles voyagent au gré du vent solaire.


Fleurs impérissables de l’univers de ma petite terre.



                                                                                                                                           














Dessin de Sophie-Dorothée Kleiner (Plasticienne)





 Lalique Renaît.


René Lalique, Ô orfèvre antique, tu es sans doute né à « Ô verre sur Oise ».
Souffleur de rêve… Mégalithique fusion passée au four de la création.
Rêves inspirés d’une lave safranée. Bronzes mêlés à l’émail turquoise,
Pâte de verre, nécessaire fournaise qui te rend si fine si belle. Traumatique lésion,
Mais comme l’eau se referme derrière la barque, elle ne te laisse qu’un vague souvenir.
Tu es l’anneau de verre passé au doigt du sable de la terre. Matière polie, si limpide.


Poudrées, tes ailes de papillon sont ambrées.
Elles renferment en leur cœur, la lumière du vitrail.
Sacre surnaturel, transformant le réel en beauté vitale.
Ta nature est féminine, généreuse ; le talent d’un art bien inspiré.


En équilibristes, cheminent d’éphémères doryphores sur un collier d’or
Peaux satinées, ces verres d’opale polis, laqués.
Sur tes fioles stylisées des femmes se mêlent aux senteurs de l’été,
Et le fruit de leur danse embaume l’allégresse de l’air du temps d’avant.
Effluves d’absinthe, d’épices et d’ambre mêlées de vieil or,
Fioriture alambiquée, fleurs nacrées ; luxe naturel pour tout ornement.
La si longue chevelure d’une femme enrubanne un flacon suranné.
Un bas relief exhibe le voile subtil du parfum envolé.
Nappe liquoreuse d’un capuchon éventé aux abords, où deux paons-cadors,
Se regardent en chien de faïence, douce poterie de Mayence.
Quatre sphinx-cigales gardent en secret le son du silence évanescent, évaporé.


Chrysalide du vers, transmutation de la matière,
Transparence joaillière à l’épaisseur de l’être.
Ta robe si sensible est polie, satinée et lisse comme la surface de l’eau calme,
Omniprésence d’une humanité foisonnante. Hydre artistique et polyophtalme.


Antique Diptyque, délicate vérité de l’illusion d’optique. Transparence,
Où la bonté d’un Christ altruiste s’approche de nous comme un parent.
Alors le visage de Jésus nous parait si palpable qu’il en devient vivant.
Et soudain l’envers de sa face devient la face de son dos. Révolution bienveillante.
Conversion de « Christal », transfiguration intérieure, celle de l’Homme aimant.

Jean Pincemaille    La Boisière, Août 2011













Dessin de Sophie-Dorothée Kleiner (Plasticienne)




La cigarette

                       

Il est deux heures du matin. Je suis enfin seul avec elle. Son appart est un petit loft sous les toits, lumière tamisée; j’adore. Elle fouille dans son sac à main et déniche un paquet de clopes. Elle en allume une avec son Zippo chic. L’extrémité de la cigarette, longue et blanche, sur laquelle elle tire devient incandescente. Tout en me regardant, elle souffle vers le plafond, relevant légèrement la tête ; une bouffée d’élégance raffinée. Tout en elle se déploie imperceptiblement ; ses cheveux effleurent ses épaules, son cou fin et gracieux suggère la caresse et le galbe de ses seins s’arrondit.


La fumée de cigarette se répand dans toute la pièce et m’enivre instantanément. Elle me rappelle mon adolescence, les feux de camp en bord de rivière, l’odeur saumâtre de l’Ardèche, l’amer des premiers baisers. De la traînée de fumée se dégage une odeur racée et caractéristique, inondant la mansarde d’ovales brumeux. L’arôme de la cigarette me relie à la bande, à son parfum intime.


Soudain son portable vibre et se met à jouer une lamentable mélodie électronique.
Elle s’empresse de déposer sa cigarette, tout juste allumée, sur le rebord du cendrier. « Allo…oui c’est moi…non…pourquoi ? » En une fraction de seconde, je vois son masque tomber. Son visage se décompose et devient livide. Puis elle s’éclipse dans la pièce d’à côté, en refermant la porte.


De son ongle froid, le frisson de la solitude me griffe le dos. Ce silence me déplaît, il me fragilise. Je me sens plus petit, comme perdu, impuissant. Les murs de la pièce s’agrandissent.


Pour ne pas sombrer dans la mélancolie- une narcissique blessure que je ne connais que trop bien- je m’accroche à la seule chose qui bouge et qui paraît vivante : la cigarette qui se consume.


J’aurais toujours voulu fumer, faire comme les autres, mais fumer me fait tourner la tête et me tord les boyaux… Allez  je peux tirer une taffe juste pour retrouver les sensations.


D’abord, un goût agréable plein et fort de feu de bois, de réglisse, de cannelle mêlée à du poivre et du vinaigre ; un parfum aigre-doux tenace et presque envoûtant. Puis rapidement, l’amertume me tapisse le palais, mes papilles sont anesthésiées. J’ai au fond de la gorge un goût de câpres, d’anchois. Ma salive chargée de plomb et de goudron s’épaissie. Un léger dégoût me soulève le cœur, et déjà dans ma tête, un brouillard se lève en nappes migraineuses.



Dans l’attente, je me focalise sur l’objet et médite à propos du « consumérisme », et de l’argent du contribuable qui part en fumée…J’imagine des poumons rouges rongés par un sombre cancer.


La cigarette mue et perd de sa blancheur, comme un serpent noir qui digère sa proie.
Un  foyer invisible avale lentement le tabac qui crépite à peine et le papier rougeoie avant de noircir. Vers le plafond,  de longs filets de nacres s’élancent et qui tracent dans l’espace, un éphémère chemin sur lequel une danseuse en tutu s’étire en faisant ses pointes.
Le silence de la nuit est une musique faite pour la fumée de cigarette. Elle chorégraphie gracieusement des mouvements ralentis, suspendus à l’immobilité du temps.


La ville, au dehors, ronronne un imperceptible brouhaha ; à côté, la voix de jeune femme est entrecoupée de sanglots. Sa tristesse ne m’émeut pas et mon regard est attiré par le ballet vaporeux qui est comme attisé par un souffle invisible ; tout s’emballe, s’accélère.
La danseuse étoile se disloque, ses jambes s’emberlificotent. Elle vrille sur elle-même,
comme une patineuse. Sa vitesse est vertigineuse. Puis, elle disparaît comme par magie,
à l’intérieur de son propre mouvement.


Puis, d’autres  volutes s’enchevêtrent, s’enroulent en arabesques, tourbillonnant en spirale. L’espace se structure en se vrillant et laisse apparaître une fine dentelle mouvante. Un écrin de tulle transparent, avalé par la lumière des plafonniers. Et l’ensemble du ballet s’allonge sous les feux de la rampe.


Plus bas, je vois s’effondrer sur lui-même le nez grisonnant de la cigarette ; il tient, on ne sait comment. L’attende est longue, et en portant ma main à mon nez, je sens comme collé à la moiteur de la peau l’odeur de la cigarette, comme si mes doigts étaient jaunis par des années de nicotine.

Puis, je replonge dans l’univers chorégraphique de la fumée, où un nouvel acte commence. La traînée blanchâtre ourlée de velours monte à la verticale. La colonne s’évase par le haut, en corolle, formant un petit rond de fumée. Puis l’onde s’agrandit, poussant ses rouleaux jusqu’aux limites du perceptible. Et tout disparaît.


Maintenant ce qui reste de la cigarette pend lamentablement vers l’abîme du cendrier.
La porte s’ouvre. La fille apparaît plus vieille. Elle fait grise mine. Je n’ai pas vu, la cendre tomber. Elle attrape la cigarette, et tire une dernière bouffée -celle qui fait chauffer le filtre- avant de l’écraser au fond du verre épais.


Je m’en vais, sans autre explication, avec au fond du cœur un goût tenace de cendre froide.




Jan PINCEMAILLE                 La Boisière                 Décembre 2006














 
Vue du ciel
Instinct aquatique

D’un même élan,
Aimantés par la source,
Ils refluent, à contre-courant,
Dédaignant la menace
Des filets à l’affût.

  Dominique Césard





Nuit étoilée

Temps des moissons

Le long de notre route,
Les blés d’amour frémissent
Au vent de l’Esprit.
Nous y arrêterons nous ?

  Dominique Césard






Alu-cinant

Vengeance

Dans ce désordre climatique,
Verrons-nous bientôt Moby Dick
Briser notre fragile croûte glaciaire,
De son irrévérencieux derrière ?

Dominique Césard








L'ange bleu
Funambule

Pas à pas dans la nuit,
Sur le cheveu d’un ange,
Elle tend l’oreille à Merlin
Qui la mène aux étoiles.

Dominique Césard









L'annociation

Couple infernal

Aux feux de l’Enfer,
C’est l’effusion
D’un elfe et d’un démon
Mais voilà que leur fusion
Les empare, les emparadise !
Une vraie gourmandise !
Ils n’ont même pas souffert !

      Dominique Césard



        



                                                                                  ***




Photographies suivantes sont d’Olivier STUMPERT 


La cible













Mon œil d’archer tend sa flèche
Vers ton unique centre, ta brèche,

Ta fraîche vulve rose que je lèche.





L’élégante empreinte




Tard dans la nuit, une dame a oublié ses plumes
Et sa dentelle sur la vitre des jours.
Un oiseau s’envole dans l’hiver bleu.




Le charme des hêtres













Les lignes des arbres sont des hêtres
À la fois rectilignes et tout tordus…
Des âmes furtives à perte de vue.





Ah, la pesante heure !











La mollesse du ciel est voluptueuse :
Un matelas las, suspendu à la pesanteur.
Que la sieste est céleste et que l’heure est pesante !






Furtive vision










L’eau reflétant l’écho des brindilles
Se fige un instant en marbre-litho :
L’opalescence d’un regard d’oiseau.





Ô divines orgies !


Les nuages sont des draps frais
Qui invitent à des rêveries érotiques !
Couvrez ce sein que je ne saurais voir.





Le vol onirique
Migration imaginaire et pacifique

Où le monde alentour est mou,
Inconscient, flou et artistique.



















Parfaite sphère, ô bille de verre
Ton reflet d’opale est ovale
Un bleu net dans un flou mauve.
















Des alvéoles disparates
Enchaînent leurs mailles
En réseau de pirates.















Une constellation de soleils bleus
Illuminent l’espace de blanc
ô sphères lumineuses.
















A travers la voilure
D’une feuille nervurée
Un pâle halo de lune. 

















Suggestives et sensuelles
Tes profondeurs m’enivrent :
La chair rose du plaisir.
























                                                    La reine de Minuit

Nue de dunes (Robert MURIT dessin)


L’enveloppante nuit est sage et magicienne.

Ô croissant fertile, delta du Désir.
Nue et souveraine sous la voie lactée,
La reine de Sabbat s’annonce nuptiale.
Ô Yéménite beauté.




Ô toi, Cassiopée dominatrice du monde nocturne.
L’éclat d’ivoire de Sirius nous appelle en son royaume,
Comme le sourire de l’oasis aux lèvres sèches du désert.
Ta peau est sablée d’ébène et sur ses velours apparaît, délicat,
Un collier d’étoile offert par Salomon,
Un collier que le roi appose aux dunes de tes seins noirs,
Un collier qui coule comme une source fragmentée d’éclats,
Un Oued vibrant au cou de ton firmament,
Une rivière scintillante qui s’écoule, inexorable, vers son estuaire.

Ô croissant fertile, delta du Désir.
Nue et souveraine sous la voie lactée.
La reine de Sabbat s’avance nuptiale.
Ô beauté Yéménite.

Et parfois, tombé des cieux,
Comme un filament incandescent,
Un de tes cheveux cuivrés s’illumine, en extase.
Une Étoile, fuyante, crépitante et silencieuse,
Révèle toute ta splendeur.

Ô croissant fertile, delta du Désir.
Nue et souveraine sous la voie lactée.
La reine de Sabbat se retire nuptiale.
Ô Yéménite beauté.



Et le jour capiteux peut maintenant se lever. 






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